Schlink Le liseur

Ne te rappelles-tu pas comme cela pouvait te révolter, quand tu étais petit, que maman sache mieux que toi ce qui était bon pour toi? C'est déjà un vrai problème de savoir si on a le droit d'agir ainsi avec de petits enfants. C'est un problème philosophique, mais la philosophie ne se soucie pas des enfants. Elle les a abandonné à la pédagogie, qui s'en occupe bien mal. La philosophie a oublié les enfants, dit-il en me souriant, oublié à jamais, et non par moments seulement, comme il m'arrive de vous oublier.
- Mais...

- Mais s'agissant d'adultes, je ne vois absolument rien qui justifie qu'on mette ce qu'un autre estime bon pour eux au-dessus de ce qu'eux-mêmes estiment être bon pour eux.

- Même si plus tard ils en sont eux-mêmes heureux?"

Il secoua la tête. "Nous ne parlons pas de bonheur, nous parlons de dignité et de liberté. Quand tu étais petit, tu savais déjà la différence. Cela ne te consolait pas , que maman eût toujours raison.

[...]

Non, ton problème n'a pas de solution agréable. On doit naturellement agir si la situation que tu as évoquée comporte une responsabilité qui vous est échue ou qu'on a choisi d'assumer. Si l'on sait ce qui est bon pour l'autre et qu'il refuse de le voir, on doit essayer de lui ouvrir les yeux. On doit lui laisser le dernier mot, mais on doit lui parler, à lui, et non parler à quelqu'un d'autre derrière son dos.

Le liseur de Bernhard Schlink Edition Gallimard page 135